A mes actes manqués (Lutetia forever)
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A mes actes manqués (Lutetia forever)

C’est donc un temps si raisonnable, n’aurait pas manqué de s’exclamer, déçu, le grand Léo.

En effet quoi de plus convenu, quoi de plus prévisible qu’une gerbe de chrysanthèmes en ce jour de Toussaint… peut-être que c’est tout simplement ça la vie, ce boulevard du temps qui passe.

On part sur les chapeaux de roues, on ne fait attention à rien que la ligne blanche que l’on suit qui nous mènera on n’en sait trop rien mais la griserie de la vitesse vaut toute les philosophies du monde.

Et puis la réalité du paysage vous rattrape in-extremis… Des gens à qui on n’avait pas trop songé à s’inquiéter, dont l’existence même ne paraissait pas être soumis à conditions disparaissent sans que l’on comprenne pourquoi… Les choses ne sont plus les mêmes, il semble parfois qu’elles en viennent à résister à votre volonté, alors que jusque-là le seul fait d’avoir envie constituait une raison suffisante pour faire tourner le monde… Et pour finir c’est votre propre existence qui semble remise en cause… Je vais finir par m’apercevoir que la vie n’est du qu’au bon vouloir de quelques cellules vitales qu’un bon prétexte emmènera un jour dans une autre direction où mon âme ne sera pas la bienvenue.

Je n’ai pas l’impudeur d’oublier qu’honorer la mémoire de ceux qui sont partis n’est que la crainte que moment qui me rapproche d’eux ne soit si exigu, et cette vérité contrarie et exaspère ma fureur de vivre.

Je n’en garde pas moins cette douleur sourde qui ne m’appartient pas et que je ne charrie que par contumace, c’est ma manière de porter un fardeau qui sera toujours trop lourd pour tous les hommes réunis, et que j’anesthésie à ma manière, en sirotant négligemment un apéritif au bar d’un grand hôtel de la rive gauche, ou par un pèlerinage intime qui m’emmène parfois dans un lieu à nul autre pareil.

C’est un hall immense dans un immeuble anodin, si loin de la rue de Saint-Lazare. Ses dimensions staliniennes sont encore alourdies par la fresque ouvrièriste qui orne le grand mur aveugle. Dans un coin, à l’opposé de la salle du Comité Exécutif, une maigre vitrine protège une médaille à ruban rongée par le temps, que l’on retrouve sur un cliché d’époque derrière, portée par deux gamins sous l’œil éteint d’un président oublié de la IV république.

Dans les bons jours je suis fier d’être le détenteur involontaire et infinitésimal de la Légion d’honneur. Le reste du temps je pense aux deux pupilles de la Nation qui ont été réquisitionnés ce jour-là pour recevoir les honneurs de la République. Je ne doute pas qu’ils auraient volontiers troquer cette breloque contre le retour de leur père. Je crois que je sais ce que c’est que d’être à leur place. Je ne saurai probablement jamais si je le mérite.



jeudi 01 novembre 2007, 04:30 - Commentaires (0)